Thomas Huchon, journaliste d’investigation spécialiste des fake news et des théories du complotisme, s’exprime régulièrement dans de nombreux médias notamment sur Instagram @antifakenewsAI. Il est également l’auteur de « AntiFake News », une lecture incontournable pour démêler le vrai du faux dans l’océan d’informations qui nous submerge. Dans cette interview, Thomas nous partage ses réflexions sur la manière dont ces fausses informations se construisent, se diffusent et affectent nos vies.
Comment se construisent et se diffusent les fake news ?
Thomas Huchon : « La construction d’une fake news suit des règles. C’est comme une recette de cuisine : il faut des ingrédients, des quantités, on secoue bien le tout, et le résultat est là. »
Pour commencer, n’oublions pas qu’une fake news implique toujours trois éléments clés : un émetteur (le créateur de la fake news), un récepteur (le public) et un canal de diffusion (la plateforme ou le média utilisé).
- Choix stratégique du thème : Les créateurs de fake news ciblent des sujets sensibles ou polarisants, qui résonnent avec les peurs, les croyances ou les frustrations du public. Ces récits sont conçus pour épouser et renforcer les croyances existantes d’un groupe cible, en exploitant l’effet de confirmation afin d’augmenter leurs chances d’être acceptés et partagés. Agissant parfois de manière insidieuse, elles offrent des solutions simplistes à des problèmes complexes et désignent souvent un coupable, ce qui intensifie leur impact émotionnel et leur viralité.
- Mélange de vrai et de faux : Une fake news combine habilement des faits avérés ou des éléments crédibles (comme des images ou données sorties de leur contexte) avec des mensonges, pour donner une apparence de légitimité.
- Récit captivant : Une fake news raconte une histoire intrigante et mémorable, conçue pour capter l’attention et susciter des réactions fortes.
- Exploitation de biais cognitifs : Les fake news s’appuient sur des mécanismes psychologiques qui influencent profondément notre manière de traiter l’information, notamment à travers la disruption cognitive.
- Exploiter l’économie de l’attention : Dans un monde où l’attention est une ressource limitée, les fake news sont spécialement conçues pour susciter des émotions fortes (peur, fascination, indignation) et capter rapidement l’intérêt. Elles tirent parti de notre tendance à simplifier ou à réagir émotionnellement face aux informations, maximisant ainsi leur impact. Titres sensationnalistes, images chocs et mots déclencheurs encouragent les clics et les partages, affaiblissant notre capacité de réflexion critique. Cette manipulation de l’attention, soigneusement orchestrée, constitue l’un des fondements de la viralité des fake news et contribue à leur pouvoir de désinformation à grande échelle.
- Effet Dunning-Kruger : Les individus peu informés ont souvent tendance à surestimer leur compréhension d’un sujet, ce qui les rend plus vulnérables aux récits simplistes. Les fake news séduisent en proposant des solutions faciles à des problèmes complexes, renforçant leur pouvoir de persuasion.
Thomas Huchon : « Les fake news se diffusent en s’appuyant sur les croyances préexistantes dans la société. L’essor du numérique a bouleversé nos modes d’information, et les récentes annonces de Mark Zuckerberg sur la suppression du fact-checking externe et une partie de la modération sont une très mauvaise nouvelle pour leur lutte. »
- Stratégie de diffusion virale des fake news: Les fake news sont stratégiquement diffusées sur des canaux adaptés, tels que les réseaux sociaux, les groupes communautaires ou les blogs, afin de maximiser leur portée et leur viralité. Avec l’explosion des usages numériques, une part croissante de la population (récepteurs de l’information) est désormais exposée à ces récits trompeurs, les plateformes atteignant des audiences massives et variées. Cette propagation est amplifiée par les algorithmes, qui favorisent les contenus émotionnels et engageants, comme les fake news, en les rendant rapidement viraux grâce aux réactions qu’ils suscitent (likes, partages, commentaires).
- Exploitation des failles de vérification : Les fake news circulent très rapidement, avant même que les experts ou fact-checkers ne puissent intervenir, laissant une empreinte durable dans l’esprit des gens.
Exemples marquants de fake news
Thomas Huchon : « Certaines fake news me paraissaient tellement loufoques que je leur prédisais un faible succès… et pourtant, elles ont connu une audience inattendue ! Ces théories ont trouvé et trouvent toujours un écho. »
Parmi les exemples marquants, il cite :
- Théorie de la Terre plate, qui prétend que la Terre est plate malgré des siècles de preuves scientifiques.
- Théorie des chemtrails, des traînées d’avions qui seraient prétendument des agents chimiques ou biologiques diffusés par des gouvernements.
- Théorie des reptiliens, qui affirme que des créatures extraterrestres, ayant une apparence de reptiles, vivraient parmi nous et contrôleraient secrètement la planète en infiltrant des positions de pouvoir.
Thomas Huchon : « Et ce qui est incroyable, c’est que cela fonctionne : de nombreuses personnes y adhèrent, et ces théories refont surface régulièrement, comme le célèbre exemple du projet Blue Beam. »
- Le projet Blue Beam : Théorise par Serge Monast, un journaliste canadien et auteur connu pour ses écrits complotistes, le projet Blue Beam décrit un plan secret orchestré par des gouvernements et d’autres groupes de pouvoir, visant à imposer une religion mondiale. Ce plan reposerait sur la création intentionnelle de situations de panique collective, telles que des catastrophes naturelles ou des incendies, afin de semer la terreur parmi la population et de faciliter cette transition idéologique globale.
- Par exemple, certains incendies récents, comme ceux de Hawaï, Valparaiso ou Los Angeles, sont attribués à des rayons laser imaginaires manipulés par la CIA. Sachant que certains partisans avancent l’idée selon laquelle les objets de couleur bleue ne bruleraient pas, les décombres sont scrutés de près à la recherche d’objets bleus qui n’ont pas brûlé… Actuellement, une photo circule sur internet montrant une poubelle bleue intacte devant la maison brulée de l’acteur John Goodman. Au Chili, certaines personnes ont peint le toit de leur maison en bleu, croyant que cela les protégerait des flammes.
Thomas Huchon : « D’autres fake news m’ont particulièrement marqué, notamment pour des raisons personnelles, comme celles liées à Charlie Hebdo ou à la théorie du Grand Remplacement, qui exacerbent les tensions sociales. »
Impacts et conséquences des fake news
Thomas Huchon : « L’existence de récits mensongers cassent un lien essentiel dans la société, c’est celui de la confiance. Et sans confiance, il n’y a pas de démocratie. »
- Toutes ces fake news peuvent également engendrer une violence bien réelle en ébranlant les croyances des individus. Lorsqu’une personne perd ses repères, elle peut basculer dans l’irrationnel. C’est le cas de Liliana Carrillo, une mère américaine, qui a avoué avoir noyé ses trois jeunes enfants pour les « protéger » d’un réseau pédophile imaginaire, fruit de théories complotistes. Cette tragédie illustre de façon poignante comment ces récits toxiques peuvent manipuler des individus vulnérables et les pousser à commettre des actes irréparables sous l’emprise de croyances infondées.
- Elles ont également un impact réputationnel pour l’ensemble des acteurs de la société, qu’ils soient publics ou privés. Par exemple, des marques comme Cristaline ont été attaquées par des rumeurs infondées affirmant que leur eau était dangereuse.
Des conseils pour les jeunes face au fake news
Thomas Huchon : « Eduquez-vous, informez-vous, c’est essentiel. Et méfiez-vous de ce que vous avez envie de croire. Et les adultes ont aussi une responsabilité majeure : celle de protéger les jeunes. »
- Depuis 2021, la Chine a déjà restreint l’accès pour les mineurs et exige l’identification via un document d’identité. Les moins de 14 ans ne peuvent pas plus de 40 minutes par jour sur Douyin, (version chinoise de TikTok), et le temps de jeu en ligne des enfants et adolescents est limité.
- Fin 2024, l’Australie a interdit l’accès aux réseaux sociaux aux jeunes de moins de 16 ans. Cette mesure a été prise pour limiter les risques des réseaux sociaux sur la santé mentale et physique des jeunes. Par voie de conséquence, c’est également une façon de protéger les jeunes de la désinformation et des contenus toxiques.
Conclusion
Thomas Huchon «Méfiez-vous de ce que vous avez envie de croire»
Les fake news ne sont pas seulement des récits trompeurs, elles représentent un véritable défi pour nos sociétés, mettant en danger la confiance, la cohésion sociale, et parfois même des vies. Comme le souligne Thomas Huchon, l’esprit critique et l’éducation restent nos meilleures armes pour lutter contre ces manipulations. Mais cette responsabilité incombe à tous : éduquer, protéger les plus jeunes, et toujours remettre en question ce que nous avons instinctivement envie de croire.